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Combattre le feu par le feu

27 avril 2026 - Marie-Julie Gagnon iconfb iconth iconbs iconred

Après avoir été interdit pendant un siècle, le brûlage culturel, une pratique autochtone, renaît de ses cendres.

À l’été 2024, en Alberta, la guide autochtone Matricia Bauer* doit évacuer sa maison. Un incendie majeur fait rage, le plus important à avoir frappé le parc national de Jasper en 100 ans. Ce feu déclenché par la foudre a détruit près du tiers de la municipalité.

Malgré des pertes matérielles considérables, des effets positifs ont été constatés : « Quand nous sommes revenus à la maison, deux mois après l’incendie, l’herbe était si verte qu’elle semblait presque fluorescente, dit Matricia. Les feux de forêt produisent un grand nettoyage nécessaire à la régénération. »

Le guide autochtone Jordan Ede aborde lui aussi la question des feux de forêt lors de ses randonnées. Il raconte qu’après avoir constaté un déclin de la faune dans les années 1980, des biologistes de Parcs Canada ont consulté les communautés autochtones de la région. Leur conseil ?

« N’éteignez plus les feux. Laissez les forêts brûler. »

Photo du feu 215 prise le 4 juin 2023 Crédit : © SOPFEU / Lucas G.B. – Pompier forestier

Petit feu préviendra grand

Avant la colonisation, les peuples autochtones de l’Ouest canadien entretenaient les forêts grâce aux brûlages culturels : ils allumaient des feux contrôlés pour éliminer les broussailles et d’autres combustibles au sol, comme les feuilles mortes, les aiguilles de conifères et le bois mort.

Ces feux contrôlés et fréquents sont moins destructeurs qu’un seul grand incendie : « Il y a moins de combustible qui s’accumule, dit Jordan Ede. Lors de brûlages culturels, les feux traversent la forêt et laissent beaucoup d’arbres morts sur pied, qui deviennent des habitats importants pour différents insectes, oiseaux et chauves-souris. »

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Les feux de forêt, contrôlés ou naturels, jouent un rôle important pour la diversité végétale et la santé des écosystèmes : « Ils éliminent les maladies, les parasites et la végétation ancienne, créant ainsi de l’espace pour les nouvelles plantes, poursuit le guide autochtone. Les cendres et le charbon de bois enrichissent les sols. »

Certains arbres, comme le pin gris, ont besoin de la chaleur du feu pour que leurs cocottes s’ouvrent et libèrent leurs graines.

Au début du 20e siècle, ces bienfaits étaient mal compris. Pendant plus de 100 ans, le brûlage culturel a été interdit par le gouvernement fédéral, parfois sous peine d’emprisonnement. Une tradition ancestrale s’est éteinte, et des écosystèmes en ont payé le prix.

Quand le brûlage dirigé a de nouveau été considéré dans les années 1980, la végétation était si dense qu’elle présentait un haut risque d’embrasement. Une véritable forêt d’allumettes !

Parcs Canada a depuis introduit le brûlage dirigé. Mais dans certains coins du pays, comme au nord de la Colombie-Britannique, des communautés autochtones s’efforcent encore de faire revivre le brûlage culturel. Elles se confrontent souvent à la méfiance de la part des gouvernements.

Quand l’avenir n’inspire pas confiance

« Dans 50 ans, j’imagine de grandes zones rendues inhabitables par les changements climatiques, dit Alex, 24 ans. Les ressources sont rares. Des millions de personnes doivent fuir leur pays, ce qui entraîne des difficultés économiques, des guerres civiles, un chaos social… Je ne veux pas vivre ce scénario ni l’imposer à un nouvel être humain. »

Alex n’est pas le seul à s’imaginer un futur à la Mad Max. Selon un sondage mené en 2023, 42 % des jeunes du Québec croient faire partie de la dernière génération à vivre confortablement. Aïe…

« Depuis la Deuxième Guerre mondiale, nous croyons que l’avenir sera stable et prospère. Mais la crise climatique vient renverser cette idée », souligne Simon Goulet-Tinaoui, doctorant en psychologie à l’UQAM. Sa thèse porte sur la question de devenir parent ou non en contexte de changements climatiques.

On souhaite offrir à nos enfants une qualité de vie supérieure ou semblable à la nôtre. La possibilité de ne plus pouvoir remplir cette promesse influence la réflexion de parentalité.

Les enfants, moteurs de changement

D’autres voient plutôt les enfants comme une source d’espoir. La parentalité, actuelle ou projetée, peut même insuffler le désir de se battre pour l’environnement.

« Un enfant est une promesse, pense la jeune comédienne et autrice Clémence Roy-Darisse. J’ai longtemps remis en question mon désir de devenir mère à cause des changements climatiques. Finalement, cette réflexion m’a poussée à m’impliquer davantage pour la cause. »

Même si elle n’est pas encore maman, Clémence s’implique dans le mouvement Mères au front, un organisme qui défend l’environnement pour les générations futures. « Plus je m’engage, plus j’ai espoir, et plus la maternité devient une possibilité. Cet amour envers mon éventuel enfant est mon moteur d’action. »

Fonder une famille peut devenir un acte de résistance. Pour Clémence et plusieurs autres, élever son enfant en transmettant des valeurs écologiques est aussi une manière de lutter contre la crise climatique.

 

Le brûlage dirigé est un feu allumé intentionnellement pour atteindre un résultat précis : diminuer les risques de feux incontrôlables ou favoriser la régénération, par exemple. Il s’agit d’une technique de gestion du feu.

Au-delà de la simple lutte contre les feux de forêt, le brûlage culturel est une pratique ancestrale intimement liée à la culture, à la gestion du territoire et aux savoirs traditionnels autochtones. Ses effets sont aussi bénéfiques sur les écosystèmes et la prévention des feux de forêt.

 

Relier les savoirs

Pour la guide Matricia Bauer, il faut revoir la manière dont nous interagissons avec la nature : « Nous faisons partie intégrante de l’environnement, n’est-ce pas ? Nous devons vivre en harmonie avec lui, et jusqu’à présent, nous ne l’avons pas vraiment fait. »

À l’heure des changements climatiques, les savoirs traditionnels autochtones apparaissent comme des alliés précieux pour repenser notre rapport au territoire et renforcer nos stratégies.

 

* Matricia Bauer est cofondatrice de Warrior Women, une entreprise vouée au partage culturel autochtone.

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