Mon amie a eu un pimp (pis j’ai rien vu)

16 mars 2018 - Curium

Par Roxanne*, 17 ans

Un lundi, mon amie L.* a disparu. Son visage est devenu viral sur les réseaux sociaux. Mes amies et moi, on comprenait rien. Ça lui ressemblait tellement pas de pas nous texter. De pas ouvrir ses snaps. Certains disaient que c’était une fugue. Moi je ne savais pas quoi en penser.

Parce que L. est une fille normale, comme moi, je n’ai eu aucun doute qu’il y avait un danger. Voir des photos du nouveau chum de son amie, c’était juste normal. S’extasier devant ses nouvelles chaussures, un beau case de cell, juste normal. On fait « wow ». On n’allume pas que ça peut être des cadeaux qui peuvent cacher quelque chose. Pis elle non plus, probablement.

Durant sa disparition, j’allais lire tous les commentaires sur Internet. J’avais besoin de savoir ce que les gens en pensaient. Ils suivaient ça comme une série policière ! Ça me mettait tellement mal à l’aise. J’avais envie de hurler : c’est une vraie personne ! Mais ça m’a fait réaliser que moi aussi j’avais sûrement déjà fait ça.

Les médias créaient carrément de la fiction à partir de mon amie, jour après jour.

Parfois ils disaient qu’elle n’avait pas d’amies, qu’elle s’était engueulée avec nous, qu’elle était toujours sur le party… L. était mon amie, une fille ordinaire, drôle, qui a de bonnes notes, qui parle de ses chums ordinaires, qui rit de mes blagues. J’écoutais plus mes cours : j’étais sur mon cell. Il y avait même des meme sur elle ! ! Les préjugés, les clichés, c’était horrible. Les gens me trouvaient par le profil de L. et voulaient me parler. C’était affreux.

J’étais convaincue qu’on allait la retrouver morte. Mais non, elle n’était pas morte. On l’a retrouvée dans une chambre d’hôtel, droguée.

Encore aujourd’hui, je ne sais pas ce qui s’est réellement passé. L’info qu’on lisait était différente de celle que la police nous disait, de celle du directeur d’école, de son père…

Elle est revenue à l’école une semaine plus tard. On s’est tous fait dire d’agir normalement. Alors personne n’a osé parler des vraies choses. Avec le recul, je ne sais pas si c’était la bonne chose à faire. J’avais l’impression qu’on nous avait envoyé un mannequin de cire à la place. Mon amie est jamais revenue de cette fugue.

Une nuit, elle m’a texté d’un centre jeunesse. Je savais qu’elle avait pas droit au cell. Je savais tellement pas quoi faire. Je voulais pas perdre ce lien avec elle, je m’ennuyais de mon amie. J’ai parlé deux jours avec elle et j’ai fini par le dire au directeur d’école. Je ne sais pas si elle m’en a voulu. On en a jamais reparlé. Pour moi, la retrouver, ça n’a pas été le happy end que tout le monde pense.

Ça a tout remis en question dans ma vie. Si des institutions importantes comme ça sont capables de publier des choses aussi fausses, je ne peux plus les croire sur rien. Maintenant, si quelqu’un de nouveau m’approche, je questionne. Parce que je sais maintenant que ça peut arriver à tout le monde. Donc à moi. Parce que personne peut contrôler ses émotions.

Je recroise L. souvent. On se parle un peu, mais quelque chose est cassé. Ma gang d’amies n’existe plus, on ne se sentait plus bien ensemble. Comme si on avait laissé une vieille version de nous-mêmes derrière. Mais je n’ai pas envie de revenir là-dessus. Repenser à ça ne me fait pas du bien. Moi, maintenant, je suis ailleurs.

* Les noms dans ce texte ont été changés par souci de confidentialité

 

Réflexion
La fugue d’une amie suscite diverses émotions… L’apprendre par les médias va bien sûr provoquer une plus grande réaction. Il est donc normal que la peur, l’incompréhension, la tristesse ou l’impuissance puissent s’entremêler. Découvrir des aspects ignorés chez l’autre, ça peut aussi engendrer des sentiments de trahison, de colère ou de culpabilité. Faire face à tout ça est épuisant psychologiquement. D’autant que les médias et les réseaux sociaux y contribuent !

La nature humaine a besoin de comprendre et de donner un sens à ce qui est « inhabituel » ou « inconcevable ». La recherche d’un coupable et d’une explication, parfois non fondée, est notamment une réaction « protectrice ». Elle permet d’éloigner la peur qu’une telle chose puisse survenir dans notre famille ou celles de nos proches.

Aussi, un malaise est généralement associé aux retrouvailles, surtout dans un contexte médiatisé. Quand c’est possible, il faut idéalement échanger avec l’autre, ne serait-ce qu’une partie de son vécu. Cela permet d’atténuer le malaise et peut aider l’amitié à retrouver son chemin…

Sophie Leroux, psychologue

« Il faut parler ouvertement de cette réalité entre amis. Oui, les proxénètes recrutent. Oui, ça peut arriver. Partout. Dans tous les milieux. Même si vous êtes entourées, aimées, et qu’il n’y a eu aucune dispute dans votre cercle. Ces gars sont des experts en manipulation. Il ne faut pas les sous-estimer. Oui c’est normal d’avoir des nouveaux objets. Mais habituellement, ces objets, on se les achète soi-même ou nos parents les achètent. Les gros achats répétés par des « amis » ou des chums, ça, c’est déjà moins normal.

Ensuite, si on est dans un party et que soudain, on se sent mal, il faut suivre cet instinct. On prétexte qu’on va acheter quelque chose au dépanneur. On sort. »

Carole Demers, conseillère à l’équipe Mobilis du CISSS de la Montérégie-Est.
* Mobilis est un centre de prévention de l’affiliation aux gangs de rue.

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