Encagée pour l’éternité

29 septembre 2016 - Rédaction Curium

La cage qui a servi à exposer le cadavre de la Corriveau il y a 250 ans, vient de resurgir du passé.

Payé 5 livres (un peu moins de 20$ aujourd’hui), le forgeron Richard Dee a eu la délicate tâche de fabriquer la cage. On pense qu’il lui a fallu moins de 48 heures et qu’il a recyclé des pièces de métal.

Source: Musée de la Civilisation.

Printemps 1763. Depuis à peine quelques mois, la Nouvelle-France appartient officiellement à l’Angleterre. Dans la petite ville de Lévis, juste en face de Québec, les habitants sont épouvantés : au coin d’une intersection passante, des soldats anglais viennent de suspendre le cadavre d’une femme dans une cage de fer.

Ce cadavre, c’est celui de Marie-Josèphte Corriveau, qu’on appelait simplement la Corriveau. La femme a été jugée coupable du meurtre de son deuxième époux, qu’elle aurait tué à coups de hachette à la tête pendant son sommeil. On chuchote même que la Corriveau aurait aussi tué son premier mari, quelques années auparavant.

Au fil des jours, le corps se décompose dans la cage. Les mouches y pondent leurs oeufs. Les rats et les corbeaux en font leurs repas… Les
habitants du secteur auront beau se plaindre de l’insupportable odeur, le commandant James Murray attendra 40 jours avant d’autoriser que la cage soit décrochée et le cadavre, inhumé. Comme nouveau dirigeant, c’est sa façon d’imposer l’ordre: regardez ce qui arrive quand on enfreint les lois !

La Corriveau est alors enterrée, toujours dans sa cage – ou gibet – à l’écart du cimetière. Les fortes émotions que son « exposition » a suscitées gonflent les rumeurs sur son passé criminel, et la légende prend forme… Et si la Corriveau avait été une sorcière ? Combien de maris a-t-elle tués ? Trois ? Cinq ? Sept ? Son âme erre-t-elle encore aux coins des rues de l’Entente et Saint-Joseph à Lévis ?

La cage de fer est-elle hantée ?

Jérôme Morissette peut affirmer que la cage n’est pas hantée, puisqu’il a passé plusieurs heures à l’inspecter. Spécialisé dans la restauration d’oeuvres d’art en métal, il la connaît mieux que personne. « La cage a été enterrée avec la morte en mai 1763. Lors de l’agrandissement du cimetière, 88 ans plus tard, des fossoyeurs sont tombés dessus et l’ont déterrée. Elle contenait encore quelques ossements. »

On a alors exposé la légendaire cage dans une sacristie de Lévis, puis on a commencé à la promener d’expositions en petits musées pour faire payer les curieux. Québec, Montréal, Trois-Rivières, New York, Boston… Et, on a plus ou moins perdu sa trace. En 2011, une cage a été repérée au Peabody Essex Museum de Salem, près de Boston. Les archives de l’institution précisent que l’artefact vient du Québec, sans autres détails.

Avec l’autorisation du musée, la cage a été transportée à la réserve du Musée de la Civilisation de Québec pour analyses. « On m’a confié la mission d’analyser le métal pour voir si la cage était authentique, relate Jérôme Morissette. Si on avait trouvé de l’ADN, ça aurait été facile, puisque les descendants de la Corriveau habitent encore dans la région de Bellechasse. On aurait pu comparer l’ADN sur la cage avec celui de ses descendants pour voir s’ils concordaient.

Mais après 88 ans sous terre, il n’y avait plus de trace d’ADN, sans compter que la cage avait été nettoyée pour être exposée. »

Alors, comment s’assurer que le gibet n’est pas une imitation fabriquée récemment ?

Jérôme Morissette a pu confirmer l’ancienneté de la cage, principalement en étudiant la corrosion du métal. « Cet objet a de toute évidence passé beaucoup de temps sous terre. Une belle croûte de corrosion en témoigne. Il y a différents oxydes de fer : de la goethite, de la lépidocrocite et de la magnétite qu’il est impossible de créer artificiellement. Si on avait pris du métal déjà rouillé pour fabriquer une réplique, la corrosion aurait cassé et ne serait pas uniforme comme la gangue qu’on peut voir. »

Autre indice : l’état de préservation exceptionnel du métal. Lorsque des phosphates se trouvent à proximité d’un objet ferreux, il se forme un produit de corrosion particulier, la vivianite, qui ralentit la corrosion et protège l’artefact. Et un squelette est une excellente source de phosphate. La Corriveau a peut-être protégé sa cage de la dégradation, même après sa mort…

Authentique

On a donc la confirmation que la cage est ancienne et qu’elle a passé plusieurs décennies sous terre. Des spécialistes des méthodes de forges traditionnelles ont également confirmé que les soudures sont bien telles qu’on les faisait au 18e  siècle. Et jusqu’ici, les historiens n’ont découvert que deux cas où ce type de gibet a été utilisé au Canada anglais (l’autre était à Montréal et était plutôt fait de chaînes).

Il ne reste donc qu’une hypothèse : cette cage serait celle qui a servi à exposer le cadavre de la Corriveau en 1763. Devant ces évidences, le musée de Salem a accepté de rendre la cage au Québec. Elle est maintenant entreposée au Musée de la Civilisation et devrait être exposée d’ici quelques mois.

Texte de Joël Leblanc

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