Hacker scientifique

7 novembre 2017 - Jade Berube

 

Sur les campus universitaires du monde entier, Alexandra Elbakyan est une vedette. Mais elle reste bien cachée en Russie, poursuivie
par la justice américaine.

Son crime ? Avoir rendu gratuits et accessibles des millions d’articles scientifiques.

LE ROBIN DES BOIS DE LA SCIENCE

Alexandra Elbakyan

En 2011, Alexandra, 22 ans, étudie les neurosciences au Kazakhstan, son pays natal. Des universités européennes et américaines remarquent ses recherches et l’invitent dans leurs institutions pour quelques sessions. De retour chez elle, la jeune étudiante n’a plus accès aux articles scientifiques dont elle a besoin pour terminer son travail. Ils sont tout simplement trop chers pour son modeste budget, soit autour de 35 $ par article.

Les universités kazakhes n’ont pas les moyens de s’abonner aux banques d’accès à la littérature scientifique, comme le font les institutions occidentales. Aux yeux d’Alexandra, c’est une injustice. Elle décide de lancer Sci-Hub, un moteur de recherche clandestin qui contourne les murs payants des éditeurs académiques et qui donne un accès libre à plus de 62 000 000 articles scientifiques.

le logo de Sci-Hub

UN COMBAT IDÉOLOGIQUE

Alexandra milite pour que la littérature scientifique soit accessible à tous. Pour elle, le partage du savoir ne devrait pas se limiter aux mieux nantis. Elle dénonce aussi les grandes entreprises qui vendent ces articles au prix fort.

Son principal adversaire ? Elsevier, un des plus importants éditeurs de littérature scientifique. C’est cette compagnie qui a intenté (et gagné) un procès contre la jeune chercheuse.

Alexandra veut également changer le système de redevances aux chercheurs et aux universités. Quand les éditeurs revendent les articles, ils encaissent la totalité des droits d’auteur. Ni les scientifiques, ni les universités ne touchent d’argent. Une aberration, selon la jeune femme.

Pour être mieux armée dans sa bataille, Alexandra se tourne vers des études en droit, en informatique et en économie.

SCI-HUB, ÇA MARCHE COMMENT?

De nombreux chercheurs appuient Alexandra. Ils lui fournissent secrètement leurs accès (généralement payés par leur université) à des sites comme Elsevier.  Sci-Hub utilise ces identifiants et mots de passe pour accéder à l’article demandé par un internaute. Il en enregistre automatiquement une copie sur ses serveurs. Ainsi, chaque fois que quelqu’un demande un article à Sci-Hub, la plateforme l’archive. Le site utilise différents noms de domaines et adresses IP pour échapper aux autorités.

EST-CE QUE C’EST DU VOL?

Selon Elsevier et la justice américaine, oui. Sci-Hub est illégal parce qu’il contrevient aux lois sur la propriété intellectuelle. Depuis le début, Alexandra Elbakyan est traquée par les géants de l’édition scientifique. Le nom de domaine a été bloqué à plusieurs reprises, mais elle contourne un à un les obstacles que la justice et les éditeurs dressent sur sa route.

Hébergé en Russie, Sci-hub.cc est désormais hors d’atteinte des lois américaines. Mais pas sa fondatrice… La jeune fille risque la prison aux États-Unis. Condamnée le 21 juin 2017 à verser 15 millions de dollars en dommages et intérêts, elle réagit sur un réseau social russe en lançant : « Comment la lecture gratuite d’articles scientifiques pourrait-elle causer des dommages à la société et violer les droits humains ? »

Depuis la Russie, Alexandra poursuit son combat en faisant en sorte que Sci-Hub reste accessible et compte toujours plus de publications.

QUI UTILISE SCI-HUB ?

Contrairement a ce qui a été dit aux débuts de Sci-Hub, les pays pauvres ou en développement ne sont pas les plus gourmands. Les États-Unis sont le cinquième plus gros utilisateur, après la Grèce, l’Iran, l’Inde et la Chine. En 2016, soixante universités allemandes ont protesté contre l’augmentation des tarifs d’Elsevier en boycottant le géant. Où trouvent-elles désormais les articles dont leurs chercheurs ont besoin ? Sur Sci-Hub, très probablement.

SCI-HUB, ÇA VEUT DIRE QUOI ?

Sci pour science et Hub signifie en anglais le point central d’une roue, comme une plaque tournante à partir de laquelle on diffuse tous azimuts.

LA RÉSISTANCE S’ORGANISE !

Au-delà de Sci-Hub, les scientifiques rivalisent d’imagination pour propager leur savoir gratuitement… et discrètement ! C’est entre autres le cas sur Twitter, via le hashtag #icanhzpdf, ou encore dans certains sous-forums sur Reddit.

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Une réponse à “Hacker scientifique”

  1. Raymond dit:

    Super article. J’apprécie comment le sujet est traité et laisse au lecteur le soin d’établir son propre jugement. ex: « Est-ce du vol? Selon xyz, oui ». Lire entre les lignes: pas évident. En effet, l’infraction aux diverses lois d’auteur n’est pas, techniquement parlé, du vol.

    Cela dit, comment passer sous silence la mort inique de Aaron Swartz? Il a tenté de faire exactement ce que fait votre hackeuse scientifique! Sapristi, il y a eu un long métrage sur sa fin tragique… http://www.imdb.com/title/tt3268458/

    Mieux: hier se terminait la journée internationnale ‘Aaron Swartz’ cf http://www.aaronswartzday.org